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Yaku Massuana : la voix de l’Amazonie en résistance ovationnée au Quai Branly

Le vendredi 21 novembre, la création théâtrale Yaku Massuana a fait résonner, au cœur du musée du Quai Branly, les voix des peuples autochtones et des non-humains de la forêt.
Écrite, incarnée et mise en scène par trois artistes autochtones, accompagnées d’artistes et de militant·es engagé·es aux côtés de Nature Rights, cette œuvre s’est tenue dans le cadre de la soirée Amazônia du Quai Branly proposée par son curateur Leandro Varison.
Retour sur une traversée artistique et politique où l’art s’est fait plaidoyer.


Une œuvre vernaculaire en clôture de la « COP de la vérité »

Yaku Massuana est une œuvre pensée depuis les cosmologies autochtones, par trois artistes autochtones. Elle fait parler la forêt, les fleuves, les territoires meurtris, dans une véritable plaidoirie contre le capitalisme extractiviste.
Au centre du salon de lecture Jacques Kerchache, la grande table devient tribunal. Le capital y est convoqué comme ombre toxique, force de déséquilibre dans des rapports d’interdépendance millénaires entre humains, non-humains et territoires.

La modernité, promesse illusoire d’un progrès sans limite, broie l’altérité, broie le vivant.

Si il y a bien une idée que les voix des peuples d’Abya Yala, de la Guyane, et de Massuana ont assénée durant le procès, c’est que le capital, abstraction se nourrissant de la terre, n’a jamais été moderne. La révolution réside dans le futur ancestral.

Yuwey Henri, poète Kalin’a Tɨlewuyu (peuple autochtone de “Guyane Française”) – artiste ayant grandement pensé le sens de cette pièce pour que la Guyane ait sa place dans cette célébration des “futurs autochtones” – le rappelle avec force. La Guyane, trop souvent marginalisée dans les espaces institutionnels, lance ici une lettre ouverte au « vieux monde ». Le public ovationne la parole de clôture de Yuwey.

« J’ai relevé ce défi pour que la Guyane s’invite, elle qui est trop souvent absente de ces lieux, qu’elle réponde à la provocation permanente qui pèse sur son existence. »


Une collaboration qui en appelle d’autres

Pour Li Cam-Vega (artiste pluridisciplinaire franco-péruvienne), écrire, créer, transmettre n’a de sens que dans la rencontre et la coopération avec d’autres artistes autochtones :

« Participer à cette performance collective me tenait à cœur. C’est pour moi un miracle de collaborer avec d’autres artistes autochtones, imigrées ou latino-américaines. On fait perdurer notre culture ici. »

Cette dynamique est au cœur de l’engagement de Nature Rights, qui œuvre à faire dialoguer les arts, les savoirs et les luttes pour faire émerger d’autres récits de la nature, loin de son instrumentalisation politique.
À l’heure où les peuples autochtones sont toujours pris pour cibles et où leurs territoires sont menacés dans de nombreux pays d’Amérique du Sud, l’art devient un espace de résistance, de résonance et de reconnaissance.


Un public sensible et immergé

Deux représentations, deux salles combles.
Les lumières s’éteignent. La vidéo démarre. Le cadre est posé. Le rythme audiovisuel accompagne la poésie d’un droit à l’existence.

La musique de pablo, les créations 3D et vidéos de Li, l’univers pictural de Keywa Henri, tissent un paysage sensoriel où le public plonge au cœur de la forêt, dans laquelle chaque œuvre est acte de mémoire. En effet, Keywa – a pensé le déroulé de cette pièce comme le moyen de protagoniser les multiples créations, issues d’histoires différentes, comme paysages autochtones contemporains, au fil de l’avancée des péripéties. Le public a pu par exemple rencontrer certaines de ses créations en art plastique représentant la Guyane, comme pour accompagner l’esprit implacable des cris de la forêt.


Une des victoires de ce projet, réside également dans le fait que chaque artiste non-autochtone ait cheminé personnellement pour inscrire ses compétences au service du collectif : Maxine Verdier et sa verve implacable, s’est dépassée pour être le portrait d’une mosaïque de lobbies – notamment durant l’acte du procès, où elle a su représenter les enjeux et conflits dont Massuana est aujourd’hui la proie – ou sunlightpablo – qui a exploré une partie de son identité musicale pour questionner son rapport au vivant et à la terre à partir des sons et des visuels proposés par Li – ont par exemple façonné leurs rôles dans ce dialogue entre création et engagement.

« Los animales que te han visto crecer te extrañan
Tumbado en el jardín, te extraño también »

Ces mots issus d’une chanson originale composée pour la pièce, flottent dans l’atmosphère brumeuse sur laquelle le médiateur entame sa plaidoirie finale après le chaos du procès. Nous sommes la réponse. Quelle réponse, quel futur, quelle vérité l’art permet-il de poser dans ce contexte où l’on marchande et publicise l’Amazonie comme un théâtre de promesses politiques globales?

Une voix oscille entre le chant et le cri, entre le manque et la célébration d’un territoire vivant, blessé, mais toujours debout.
Un public déjà sensible aux cosmologies prend peut-être conscience, avec une intensité renouvelée, de ce qui se joue aujourd’hui pour les peuples racines et les forêts livrées aux lobbies et aux décideurs.


Un travail artistique d’orfèvre

Le ciel est tombé. Le capital est entré.
Mais c’est la poésie qui a survécu.

Les textes de Yuuwey et Keywa Henri, de Li, sculptés dans la colère et la mémoire, se déploient au fil de séquences qui interrogent le regard d’un public « qui apprend à respecter nos cultures ». Li rappelle l’importance vitale de sortir du folklore, souvent première étape de la disqualification politique :

Faire de l’art visuel est un moyen de faire vivre notre culture (…), de casser les stéréotypes pour que le monde arrêt de nous voir comme des sauvages, de nous réduire et de nous exotiser.

L’immersion est totale. Chaque scène s’ancre dans des réalités concrètes, nourries d’images et de sons captés par exemple au sein des communautés Achuar d’Équateur, matériaux fondateurs de la composition musicale et sonore de sunlightpablo, engagé sur toute la dimension audiovisuelle et conceptuelle. Ces réalités dépeintes par cette mosaïque de rêves, sublimés par un art total, offrent un plaidoyer unique pour les droits historiques des peuples racines. Connaître la forêt, c’est reconnaître ses droits. Le droit à une existence souveraine, aux bienfaits des savoirs ancestraux comme terreau politique face à la crise du capitalocène.

Dans ma langue, il n’existe pas de mot pour “nature”, car nous ne faisons qu’un.
Sacharuna signifie “personne de la forêt”.


La culture comme arme de résistance – E tempo de retomada

S’approprier, le temps d’une soirée, un lieu aussi chargé en mémoire et en histoire que le Quai Branly est un geste profondément politique.
Nous y avons vu combien la forêt est source de toutes les créations, territoire de puissances, fleuve d’idées capables d’enrayer la marche destructrice du capitalisme industriel et extractiviste.

Le plaidoyer final du médiateur du « procès » tisse une prose nourrie de références issues des territoires de Massuana comme autant de réponses à la chute du Ciel. Parmi elles, les mots d’Ailton Krenak, penseur et anthropologue brésilien, et ses Idées pour retarder la fin du monde, qui réinterrogent l’anthropocène comme horizon illusoire. Cette toile gigantesque est Yaku Massuana, fresque politique pour les peuples issus des territoires d’abondance et les non-humains avec lesquels nous sommes toujours “en transcommunication”, comme l’exprime Li.

E tempo de retomada

Ce soir-là, l’art n’a pas seulement représenté la lutte :
il l’a portée, incarnée, rendue audible et sensible.

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