Le documentaire agit comme un outil de reconnaissance : reconnaître la nature comme sujet de droit, et les humains comme sujets de dignité.
Un article de Paul MATHIS-PEREZ
Le 22 et 23 novembre avait lieu le festival du documentaire Vrai 2 Vrai organisé par la SCAM. Au visionnage de trois films, il m’est apparu que le documentaire constitue un moyen original et puissant de dépeindre la réalité de la nature pour en défendre les droits.
En apparence très différents, ils portent pourtant des traits communs, et semblent se répondre. Un jeune pasteur des Alpes du Sud, les conséquences humaines de l’orpaillage en Guyane française, une quête identitaire de réappropriation de l’histoire autochtone : trois territoires, trois récits, trois rapports avec la nature. Un fil rouge se dessine, nous interrogeant sur la manière de filmer la nature pour mieux la comprendre.
Ces films montrent que les humains sont traités, exploités ou effacés au même titre que les écosystèmes — ou, au contraire, réhabilités comme un élément parmi un tout, par le regard et le geste des réalisateurs. Ils révèlent que défendre les droits de la nature n’est pas un simple ajout écologique à nos politiques : c’est une nécessité humaine, sociale et existentielle. Dans chaque territoire filmé, la manière dont la nature est traitée détermine le destin de ceux qui y vivent.
Trois films, trois gestes documentaires pour penser les droits de la nature
UN PASTEUR (Louis Hanquet)
La montagne comme partenaire, menace et héritage
Dans Un pasteur, Louis Hanquet filme Félix, jeune berger ayant choisi de reprendre les troupeaux de son père, et d’assumer la continuité d’un métier confronté à de profondes transformations. Le film se déploie sur plusieurs saisons, épousant le rythme lent de la montagne, celui des transhumances, de la solitude et de l’attention constante portée au vivant.
La montagne n’est jamais un simple décor. Elle impose sa temporalité, sa rudesse, ses contraintes physiques et mentales. Elle façonne le corps de Félix autant que son rapport au monde. Ce que le film donne à voir, c’est une relation de travail et de cohabitation avec un écosystème complexe, dans lequel le non-humain occupe une place centrale.
Le loup cristallise cette relation. Sa présence, jamais montrée directement, n’apparaît qu’à travers des images en caméra thermique issues de travaux scientifiques d’un éthologue suisse. Ce choix formel est décisif : il déplace le regard du naturalisme vers le sensible, voire le fantasmagorique. Le loup devient moins un animal qu’une présence diffuse, une menace abstraite, un révélateur du monde intérieur de Félix. Il incarne la tension permanente entre protection du vivant, soin du troupeau et fragilité économique du métier.
Lors d’un échange avec le réalisateur, Louis Hanquet évoquait la manière dont Félix oublie lui-même l’immensité de son savoir-faire, tant ce dernier est incorporé, invisible, rarement reconnu. Le film révèle ainsi une violence silencieuse : celle de la disparition progressive de pratiques ancestrales, de formes de gestion du vivant fondées sur l’attention, l’expérience et la transmission. La relation entre le père et le fils, ponctuée de discussions sur l’avenir du métier, donne au film une dimension intergénérationnelle essentielle.
Un pasteur montre que reconnaître la nature comme sujet de droit implique aussi de reconnaître celles et ceux qui vivent avec elle, la travaillent et la respectent. La montagne devient ici un partenaire de vie, exigeant et imprévisible, dont les droits ne peuvent être pensés sans ceux des humains qui en dépendent.

VARADO (Nicolas Argillet, Stéphane Correa)
La forêt comme frontière, piège et poison
Avec Varado, le regard se déplace vers la forêt guyanaise, filmée comme un espace de survie, de danger et d’illégalité. Le documentaire suit Eduardo et un groupe de garimpeiros venus du Brésil, engagés dans l’orpaillage clandestin à la frontière du Suriname. Dès les premières images, la forêt apparaît comme une frontière physique et politique, quadrillée par les patrouilles militaires françaises, mais aussi comme un piège dont il est presque impossible de sortir.
Eduardo incarne la violence extrême de ce système. Amputé des deux mains à la suite d’un éboulement, il demeure pris dans le milieu de l’orpaillage. Le film rend compte avec une grande justesse de cette contradiction : une conscience aiguë du mal causé à la forêt et aux corps, mêlée à l’impossibilité concrète de s’en extraire. L’or est décrit par les protagonistes eux-mêmes comme un poison, une promesse d’enrichissement illusoire qui détruit les familles, les corps et les esprits.
La forêt est filmée sans onirisme. Elle est lourde, étouffante, hostile. Elle absorbe la fatigue, la peur et l’épuisement des corps qui la traversent, chargés de matériel, de nourriture, de rêves avortés. Le sol retourné, les fleuves pollués au mercure deviennent les stigmates visibles d’une violence sociale profonde : celle de populations poussées à l’illégalité par la faim, la précarité et l’absence d’horizon politique.
Varado met en lumière une réalité souvent absente des discours sur la protection de la forêt amazonienne : celle des vies humaines broyées par un système extractiviste global. Les garimpeiros apparaissent à la fois comme victimes et comme acteurs de la destruction, enfermés dans un cercle vicieux dont ils ont conscience mais qu’ils ne parviennent pas à rompre. Le film montre que penser les droits de la nature sans penser la justice sociale revient à ignorer les causes profondes de sa destruction.
ADIEU SAUVAGE (Sergio Guataquira Sarmiento)
La jungle comme mémoire, deuil et résistance
Adieu sauvage prend la forme d’une quête intime et politique. Sergio Guataquira Sarmiento, réalisateur belge métis autochtone, part à la rencontre de la communauté des Cacuas, en Colombie, pour se confronter à un héritage dont il a été coupé. Toute sa vie, il a été renvoyé à ses origines sans jamais pouvoir les habiter pleinement. Le film naît de cette fracture.
La rencontre avec Laureano, membre de la communauté, structure le récit. À travers leurs discussions, le film donne voix à une réalité rarement entendue : celle d’un peuple qui se meurt de chagrin. Laureano évoque la vague de suicides qui frappe les jeunes générations, un phénomène interprété comme le symptôme d’une dépossession culturelle, territoriale et politique. La jungle apparaît alors comme une entité vivante, malade du malheur de ses habitants.
Ici, la violence n’est pas spectaculaire. Elle est intime, lente, silencieuse. Elle se manifeste dans le regard des jeunes qui rêvent d’ailleurs, dans la honte d’une identité perçue comme un fardeau, dans l’humiliation politique d’un État qui n’offre que des gestes symboliques dérisoires. La distribution de cadeaux absurdes par un gouverneur, filmée sans commentaire, résume cette absence de reconnaissance.
Le réalisateur accepte sa propre place : celle d’un homme qui ne sera jamais pleinement autochtone, mais qui peut néanmoins écouter, filmer et transmettre. La jungle devient un espace de dévoilement, un lieu où la parole de Laureano se libère progressivement, portée par l’immensité du territoire. Le film se clôt sur un acte de résistance : l’affirmation d’un amour inconditionnel pour la communauté, malgré la douleur et le désespoir.
Adieu sauvage montre que reconnaître les droits de la nature implique de reconnaître les peuples qui en sont les gardiens historiques. Sans reconnaissance politique, la nature comme les cu
Prédation de la nature, dérèglement des corps et invisibilisation politique
Chez Félix, dans les Alpes, la montagne change, est menaçante, n’est vivable qu’en acceptant la solitude, à mesure que se délite un métier et une toile de pratiques ancestrales qui font la gestion du commun des troupeaux en alpage.
Chez les garimpeiros de Guyane, c’est la misère sociale et l’absence d’horizon politique qui creuse la forêt, les fleuves sont empoisonnés du poison de l’or.
Chez les Cacuas, la forêt malade du chagrin qui emporte de trop nombreux enfants des communautés autochtones dans une vague de suicide, est la métaphore parfaite d’un peuple brisé et invisibilisé.
Filmer la nature : du paysage au sujet
Ces trois documentaires racontent la même histoire : des territoires exploitables, habitables tant que leurs écosystèmes sont considérés productifs. Il en résulte des territoires et populations effacées et invisibilisées par les logiques économiques. Par le même mouvement, ils témoignent de la résistance, de la dignité et de la reconquête mutuelle entre l’humain et le non humain.
Le documentaire est un medium qui relie les histoires. Ces histoires rendent la nature vivante, car elle est miroir de violences sociales.
Les violences que la nature emmagasine, s’abat comme un souffle en reflet direct sur les humains qui tentent de la comprendre, la dompter et se comprendre à travers elle.
Le documentaire rend dicible l’intime – et l’intime devient une ressource pour accéder au politique. La nature n’est pas un concept abstrait ou un simple environnement, elle est un rapport à un métier, à un métier, à un corps brisé dans l’orpaillage, à une identité fragmentée. Le territoire s’exprime directement aux réalisateurs, par un regard, une voix, une présence. La nature est donc le sujet d’une mosaïque de vies exposées et interdépendantes, une relation et une histoire.

Trois territoires, trois récits
Dans les Alpes, un jeune pasteur vit au rythme des saisons, dans un paysage grandiose mais rude. La montagne impose sa loi, son silence, son isolement. Derrière la beauté des paysages se cache une réalité plus fragile : celle d’un monde rural menacé, d’un savoir-faire en voie de disparition, et d’un corps soumis à une usure permanente, en lutte avec le loup.

En Guyane, la violence est frontale dès lors que le regard se pose sur la forêt. L’orpaillage clandestin créé un cycle destructeur de corps et d’avenir. Les hommes et les femmes qui s’y aventurent le font poussés par la misère, au prix de leur santé, parfois de leur vie. Le sol est retourné, pollué, vidé — comme les corps qui l’exploitent.
En Colombie enfin, le territoire devient le point de départ d’une quête intime. Un réalisateur métis autochtone part à la rencontre d’une communauté pour filmer, mais surtout pour se questionner, sans jamais avoir vraiment connue cette nature lointaine. Toute sa vie, on l’a renvoyé à ses origines, sans qu’il n’ait jamais eu accès à cette mémoire. Ici, la nature n’est pas seulement une ressource : elle est un lieu d’appartenance, de tentatives d’existence, au moment même où une culture s’éteint dans une vague de suicide et de malheur social.
La nature comme narration
La mise en scène du non humain est une des clés de la lecture documentaire.
Dans les Alpes du Sud, le loup est filmé à l’aide d’images scientifiques en caméra thermique (travail de documentation d’un éthologue suisse). De ce fait, sa présence, jamais incarnée directement, est mise en scène comme un fantasme, une projection, la menace constante de l’écosystème, l’alter ego de Félix. Le parti pris du réalisateur est donc de s’éloigner du naturalisme du documentaire animalier afin de tendre vers un rapport sensible, voire mystique.
En Guyane, la forêt est filmée telle un piège qui se referme sur les protagonistes. Sanctuarisée par la présence de patrouilles militaires, elle devient une frontière où la vie avec la nature ne peut être ni bienveillante ni harmonieuse. La mise en scène de la frontière qui isole ou scelle les destinées, accompagne un discours où la violence sociale apparait comme seul horizon.

Enfin, chez les Cacuas, la jungle est une entité vivante, endeuillée par la perte de ses enfants, dont les cycles sont à appréhendés dans un dialogue constant. Elle porte le chagrin d’une communauté invisibilisée, privée de reconnaissance politique.
La nature est une narration : la montagne raconte Félix, la forêt raconte Eduardo et la jungle raconte Laureano et Sarmiento.
Résister malgré tout
La mise en scène permet d’exprimer la résistance : aux loups, aux saisons, au système de pauvreté endémique qui broie les corps, ou au suicide et à l’effacement politique. Or, dans le même temps, partout et à chaque instant, la nature elle-même est dépossedée, insaisissable dans sa violence :
mangée par l’orpaillage, militarisée, fantasmatique, ignorée dans sa dimension vivante.
Pourquoi collaborer avec des documentaristes?
La défense des droits de la nature nécessite de rendre visibles des réalités complexes, souvent absentes des discours institutionnels : les relations concrètes entre les humains, les territoires et le vivant. Le cinéma documentaire constitue, à ce titre, un outil essentiel de compréhension et de reconnaissance.
Par sa capacité à donner voix et visage à celles et ceux qui vivent avec les écosystèmes, le documentaire permet de déplacer le regard : de la nature conçue comme ressource vers la nature envisagée comme relation, histoire et sujet. Il rend perceptibles les liens entre violences écologiques, sociales et politiques, ainsi que les formes de résistance et de dignité qui traversent les territoires.
Collaborer avec des documentaristes, c’est reconnaître que le plaidoyer pour les droits de la nature ne repose pas uniquement sur des cadres juridiques, mais aussi sur des récits capables de toucher, de relier et de faire sens au-delà des cercles spécialisés. Le documentaire n’est pas un outil de communication, mais un espace de dialogue, d’écoute et de complexité.
Nous considérons ces collaborations comme un levier stratégique pour nourrir la réflexion, renforcer le plaidoyer et faire circuler les enjeux des droits de la nature dans l’espace public, culturel et politique.
Conclusion
Les trois documentaires montrent que la négation des droits de la nature entraîne mécaniquement la négation des droits humains. Là où la nature est réduite à une ressource, les humains le sont aussi.
Ces trois films révèlent que défendre les droits de la nature n’est pas un supplément d’âme, mais une condition essentielle pour reconnaitre la dignité de chaque territoire filmé et de ceux qui vivent avec elle, en elle et par elle. La manière dont la nature est traitée détermine le destin de ceux qui y vivent.
